Le Journal de Montréal, Le 6 décembre 2006 Émile Bouchard, le doyen des capitaines
toujours vivants du Canadien, a été applaudi, qui sait peut-être pour
la dernière fois, par les amateurs de hockey montréalais, hier soir.
Monsieur Bouchard a 86 ans. Cependant, sa santé chancelante ne
l'empêche pas de suivre tout ce qui se passe dans le quotidien de
l'équipe qui lui a permis de devenir quelqu'un.
Je dis monsieur Bouchard parce que je ne m'imagine pas
l'appeler cavalièrement Émile. Dans mes très rares conversations avec
lui, je ne l'ai jamais appelé par son prénom. Encore moins Butch, son légendaire surnom.
Je ne l'ai pas vu jouer. Pas un seul spectateur payant hier soir ne sait de quoi il avait l'air sur la glace.
On connaît tous l'histoire du Canadien, ses époques glorieuses,
ses héros et ses incroyables exploits, maintes fois répétés. On sait
évidemment que monsieur Bouchard a été un pilier à la ligne bleue et
qu'il a été un capitaine dont le plus grand capitaine de tous, Jean
Béliveau, admet s'être inspiré. Il était fort comme un cheval, une
sorte de Louis Cyr sur patins.
Il avait 20 ans quand le Canadien lui a présenté un premier
contrat après l'avoir observé durant deux saisons dans les rangs
seniors. Pourtant, il n'avait pas obtenu ses premiers patins avant
l'âge de 16 ans.
Avant cela, quand il participait à des matchs amicaux sur des
patinoires extérieures, il devait louer des lames à cinq cents la
soirée.
On parle beaucoup de lui depuis quelques semaines. À la suite
du retrait des chandails d'Yvan Cournoyer, de Dickie Moore, de Bernard
Geoffrion, de Serge Savard et, prochainement, de Ken Dryden, on se dit
qu'un numéro, le sien, a peut-être été oublié. Un numéro 3 dont
Jean-Claude Tremblay a, par la suite, magistralement assuré la
succession.
Plusieurs fois oublié
Le fils de monsieur Bouchard, Jean, journaliste à ses heures,
ressasse actuellement les archives et fait des découvertes qui, selon
lui, nécessitent que le Canadien refasse ses devoirs en matière de
chandails oubliés.
Il s'est trouvé un porte-étendard en Ron Fournier, qui exerce
une pression soutenue sur l'équipe pour que le dossard de monsieur
Bouchard soit retiré. Ron, qui a parfois du mal à gérer ses émotions,
ne s'y prend pas toujours de la bonne manière.
Par exemple, quand il clame en ondes que cela n'aura pas la
même valeur si le Canadien retire le chandail d'Émile Bouchard dans un
an et qu'il faut plutôt jouer sur la date en l'honorant le samedi 3
février prochain, il discrédite un peu sa démarche.
J'ignore ce que Pierre Boivin en pense, mais si jamais on
décrétait qu'une erreur majeure doit être réparée, on fera les choses
de la bonne manière, comme on l'a fait avec tous les autres. On prendra
le temps d'imprimer la photo de monsieur Bouchard sur le billet de la
soirée. On le présentera aux médias. Bref, sa famille et lui auront
droit au même tapis rouge que les autres, pas à une soirée organisée à
la sauvette pour répondre à une pression populaire.
L'organisation actuelle n'a pas commis d'impair dans ce cas
bien précis. Depuis la retraite de ce pilier de la défense, six
présidents ont précédé Boivin dans la chaire présidentielle du Canadien. Des hommes de hockey prestigieux comme Frank Selke et Sam Pollock l'ont très bien connu.
Les prédécesseurs des dirigeants actuels ont tous eu l'occasion
de retirer le chandail numéro 3, mais aucun d'eux ne l'a fait. Je pense
notamment à Selke qui a été le patron immédiat d'Émile Bouchard durant
10 ans et qui est resté en poste huit ans après son départ. Selke est cité d'une façon très élogieuse dans les journaux de
l'époque au sujet de ce défenseur dont il a notamment dit qu'il était
un digne et fier représentant de sa race. Pourquoi, diable, n'a-t-il
pas soutenu ses paroles en retirant son chandail s'il a été le meilleur
défenseur de son époque?
On a déjà reculé loin
Le Canadien et son comité, de même que tous les intervenants
qui ont été consultés avant de dresser la liste des athlètes dont les
dossards seront retirés avant le centenaire, n'ont jamais pensé à
monsieur Bouchard parce que l'intention première était d'honorer les
joueurs de l'ère moderne.
Néanmoins, on a remonté très loin en arrière en honorant
Bernard Geoffrion et Dickie Moore 42 ans après leur départ du Forum.
Monsieur Bouchard est à la retraite depuis 50 ans. Aucun membre du
comité ne l'a vu jouer. Son fils Jean m'a même précisé, l'autre jour,
qu'il ne connaissait pas son père, le joueur de hockey, avant de
plonger le nez récemment dans les archives. C'est tout dire...
Personnellement, je m'en remets à l'opinion de Bob Filion, un bon monsieur qui a la distinction d'avoir été le coéquipier de Butch Bouchard.
De 1943 à 1950, il n'y a aucun doute dans son esprit qu'Émile Bouchard
a été le meilleur défenseur du Canadien. Il n'était pas un très bon
patineur, mais personne ne réussissait à passer de son côté.
«On va bientôt honorer Ken Dryden qui a joué durant huit
saisons, dit-il. Voyons donc, on ne peut pas comparer sa contribution à
celle d'Émile. Ça n'a pas de sens.»
On me dit que le principal intéressé n'apprécie pas tellement
la campagne qui est orchestrée pour qu'on retire son chandail. Un homme
droit, d'une grande fierté, Émile Bouchard ne voudrait jamais avoir à
s'agenouiller pour qu'on reconnaisse ce qu'il a fait pour le Tricolore.
Il a du Rocket dans le nez, dit-on.

